Dakar, 24 mai 2026 –Il n’aura fallu que deux petites années. Deux ans à peine pour que le vent frais de la rupture, qui devait balayer les vieilles pratiques coloniales et le confort feutré du « Système », ne se transforme en une brise tiède, parfumée aux dorures des palais occidentaux. Le couperet est tombé le vendredi 22 mai 2026 : Ousmane Sonko est limogé, le gouvernement dissous. Le « tandem » légendaire né en 2024 a vécu. Circulez, il n’y a plus rien à voir. Enfin si, regardez plutôt vers les sommets.
Pour les nostalgiques des meetings enflammés et des promesses de souverainisme pur et dur, le réveil est brutal. Mais pour les observateurs du virage à 180 degrés de la diplomatie sénégalaise, ce parricide politique apparaît comme la suite logique d’une métamorphose présidentielle.
Le « Système » ? Quel système ?
On s’en souvient comme si c’était hier : les diatribes contre la Françafrique, les appels à briser les chaînes de la dépendance et les promesses de table rase. C’était l’époque des t-shirts de campagne et de la ferveur populaire. Mais ça, c’était avant. Avant que le tapis rouge de l’Élysée Palace ne déroule ses charmes sous les pas de Bassirou Diomaye Faye.
À force d’enchaîner les allers-retours à Paris et de multiplier les sourires complices devant les photographes avec Emmanuel Macron, le président sénégalais semble avoir découvert les délices de la realpolitik. On nous promettait la rupture, on a surtout droit à la continuité, version grand luxe. Les contrats d’armement, les accords économiques et les audiences feutrées ont visiblement eu raison des idéaux de table rase. Après tout, pourquoi combattre un système quand on peut si confortablement s’y installer ?
Le syndrome de la broderie de la CEDEAO
Mais le véritable coup de foudre — ou plutôt le coup de folie des grandeurs — est venu d’Abuja. Bombardier présidentiel, cortèges officiels et cette consécration suprême : la désignation, dès juillet 2024, comme médiateur en chef de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest auprès des pays de l’Alliance des États du Sahel. Une stature internationale consolidée fin 2025 lorsque le Sénégal a officiellement obtenu la présidence de la Commission de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest pour un mandat s’étalant de 2026 à 2030.
Qu’il est doux, le parfum des sommets régionaux ! Qu’il est grisant d’être salué par ses « pairs », ces mêmes dirigeants que le parti au pouvoir qualifiait hier de marionnettes syndicales à la solde de l’Occident. Enfilant le costume de garant des institutions régionales, Bassirou Diomaye Faye a visiblement pris goût aux honneurs de la bureaucratie supranationale.
Le mentor devenu encombrant
Dans ce nouveau monde fait de champagne diplomatique, de déclarations conjointes et de prestigieuses casquettes internationales, un Premier ministre adepte du souverainisme canal historique commençait sérieusement à faire désordre. Comment continuer à plaire à l’Élysée Palace et à faire bonne figure dans les dîners de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest avec, à ses côtés, un Ousmane Sonko qui s’entête à jouer les prolongations de la révolution nationale ?
Pour sauver les privilèges fraîchement acquis et consolider sa propre stature d’homme d’État fréquentable, le choix était vite fait. Le mentor est devenu le gêneur. En liquidant politiquement son ancien Premier ministre d’une signature de décret le 22 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye n’a pas seulement dissous un gouvernement : il a définitivement acté son entrée dans le club très fermé de ceux qui oublient leurs promesses dès que les ors de la République leur montent à la tête.
Le « Projet » a changé de propriétaire, et le pouvoir a définitivement troqué le costume de la rupture contre une veste réversible, taillée sur mesure pour les salons parisiens.




