Assemblées de la BAD : l'AFSA critique le financement de l'agrobusiness - Journal du Niger



Assemblées de la BAD : l’AFSA critique le financement de l’agrobusiness

Le gratin financier et politique du continent se réunit cette semaine au Centre de conférences Kintélé de Brazzaville pour les…

Le gratin financier et politique du continent se réunit cette semaine au Centre de conférences Kintélé de Brazzaville pour les Assemblées annuelles 2026 de la Banque africaine de développement (BAD). Mais derrière les discours officiels et les promesses de financement massif, une voix discordante s’élève : l’Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique (AFSA) dénonce une stratégie qui, sous couvert de moderniser l’agriculture, marginalise les petits exploitants au profit des géants de l’agro‑industrie. Une critique qui interroge sur le véritable bénéficiaire des milliards investis dans le sol africain.

Le thème officiel, affiché en lettres d’or à Brazzaville, se veut rassembleur : « Mobiliser à grande échelle le financement du développement de l’Afrique ». Mais derrière les sourires de façade et les annonces de portefeuilles d’investissements colossaux, la véritable inquiétude dans la salle de conférence prend la forme d’une question vertigineuse posée par la société civile : ces milliards nourrissent‑ils l’Afrique ou engraissent‑ils les multinationales de l’agroalimentaire ?

À la lumière de trois études récentes et exhaustives, l’AFSA dresse un réquisitoire sans appel contre l’orientation stratégique de l’institution financière panafricaine. Le constat est amer : la BAD, devenue le premier bailleur de fonds du secteur agricole sur le continent, semble avoir choisi son camp.

Le mirage des « terres inexploitées » : un écho au passé colonial

L’attaque la plus forte vient de la remise en cause du narratif justifiant le méga‑programme Dakar 2 « Nourrir l’Afrique ». Pour légitimer l’implantation de vastes zones agro‑industrielles, l’argumentaire institutionnel s’appuie fréquemment sur l’idée que le continent regorgerait de terres « disponibles » ou « sous‑utilisées ».

C’est une hérésie scientifique et historique, rétorque l’Institut d’études sur la pauvreté, la terre et l’agriculture (PLAAS) de l’Université du Cap‑Occidental. Dans une étude d’une précision chirurgicale, les chercheurs qualifient ce postulat de résurgence idéologique des mythes de la « terre vide » jadis brandis par les colons.

La réalité de terrain est tout autre. Les espaces prétendument vacants sont le théâtre d’une activité humaine, écologique et économique intense : pâturage nomade, cueillette, agriculture sur brûlis, sans oublier leur rôle crucial dans l’équilibre des écosystèmes. Ainsi, ignorer cette complexité — et les droits fonciers coutumiers qui l’encadrent — ouvre la voie à un accaparement des terres qui menace directement les petits paysans. Or, ces derniers gèrent près de 80 % des surfaces agricoles et assurent la production de 80 % des denrées consommées en Afrique subsaharienne.

Le « greenwashing » de la monoculture

L’analyse du portefeuille de la BAD sur la période 2019‑2025 révèle une autre dichotomie inquiétante. L’institution dirige l’essentiel de ses financements vers des chaînes de valeur mondialisées et de grandes entreprises. En face, les systèmes agricoles diversifiés, résilients et pilotés par les populations locales ne récoltent que des miettes.

Plus alarmant encore, l’AFSA pointe du doigt une dérive sémantique dangereuse : la finance prétendument « climato‑intelligente ». Sous ce vernis écologique, les fonds continuent de perfuser un modèle industriel intensif, gourmand en intrants chimiques et fondé sur la monoculture. Une stratégie qui, non seulement détruit la biodiversité, mais rend les sols et les agriculteurs plus vulnérables aux chocs climatiques, à l’exact opposé de la résilience recherchée.

AFSA donne un ultimatum pour un changement de paradigme

Face à ce rouleau compresseur agro‑industriel et au manque de transparence entourant les bénéficiaires réels des sous‑prêts, l’Alliance ne se contente pas de critiquer. Elle a posé sur la table des gouverneurs de la BAD, réunis à Brazzaville, une feuille de route en quatre axes pour rectifier le tir :

  • Financer la transition agroécologique : créer un fonds spécifique au sein du programme Feed Africa dédié aux systèmes agricoles à faibles intrants, à la régénération des sols et à la valorisation des semences traditionnelles.
  • Sortir de l’illusion climatique : arrêter immédiatement le financement des monocultures intensives sous le label « climato‑intelligent », au profit d’indicateurs de performance écologique stricts et prouvés.
  • Imposer une transparence totale : publier les bénéficiaires finaux, garantir le respect des droits fonciers coutumiers et appliquer le consentement libre, préalable et éclairé des communautés locales avant tout décaissement.
  • Sanctuariser les marchés locaux : protéger les systèmes semenciers paysans, garants de l’autonomie alimentaire africaine, face à la privatisation du vivant.

Alors que les travaux se poursuivent au Centre Kintélé, la pression est à son comble. La Banque africaine de développement se trouve à la croisée des chemins : s’entêter dans un modèle importé qui risque de déposséder les Africains de leur propre terre, ou écouter la voix de ceux qui nourrissent véritablement le continent au quotidien. Les conclusions de ces Assemblées annuelles 2026 diront si le « développement à grande échelle » inclut enfin les paysans, ou s’il se fera définitivement sans eux.

Suivez l'information en direct sur notre chaîne WHATSAPP