Mali : le journaliste Abdramane Keïta incarcéré - Journal du Niger



Mali : le journaliste Abdramane Keïta incarcéré

Le journaliste Abdramane Keïta a été incarcéré le 9 juin 2026 par le Procureur du Pôle national de lutte contre…

Le journaliste Abdramane Keïta a été incarcéré le 9 juin 2026 par le Procureur du Pôle national de lutte contre la cybercriminalité. Il est poursuivi pour des propos tenus lors d’une émission télévisée sur la situation à Kidal. Son procès est fixé au 17 août 2026. Il est le deuxième directeur de publication malien emprisonné en moins de vingt-quatre heures.

Le Procureur de la République en charge du Pôle national de lutte contre la cybercriminalité à Bamako a placé sous mandat de dépôt, le mardi 9 juin 2026, le journaliste Abdramane Keïta, directeur de publication du bihebdomadaire Le Témoin. La Maison de la Presse du Mali a confirmé l’information dans un communiqué officiel.

Sa mise en détention provisoire fait suite à des déclarations tenues lors de l’émission de débat « Grand Jury » sur Renouveau TV. Invité à s’exprimer sur la situation sécuritaire dans le nord du pays, le journaliste avait évoqué la situation administrative de la ville de Kidal, sous le contrôle des jihadistes du JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et des rebelles du FLA (Front de libération de l’Azawad) depuis le 25 avril 2026. Ces déclarations ont immédiatement suscité des réactions virulentes sur les réseaux sociaux.

Chefs d’inculpation retenus :

« Délit à caractère régionaliste tendant à porter atteinte à l’unité nationale et au crédit de l’État »

« Publication et diffusion d’informations fausses et trompeuses dans l’intention que ces informations soient considérées comme authentiques par le biais d’un système d’information »

Ainsi, Abdramane Keïta reste placé en détention provisoire jusqu’à son procès, fixé au 17 août 2026.

 

Le contexte des déclarations incriminées

 

Lors de son passage à l’émission « Grand Jury », Abdramane Keïta avait évoqué la situation à Kidal — ville du nord du Mali où, selon plusieurs sources, dont des médias internationaux et des organisations indépendantes de suivi des conflits, des groupes armés exercent un contrôle effectif depuis le 25 avril 2026. Le journaliste avait notamment mentionné le rôle d’Iyad Ag Ghaly, chef du JNIM, dans l’administration de facto de cette zone.

 

Ces propos, selon AllAfrica et Studio Tamani, ne constituaient pas en eux-mêmes un soutien déclaré au JNIM, mais une description de la situation sur le terrain telle que rapportée par diverses sources. Toutefois, les autorités de transition maliennes ont considéré ces déclarations comme portant atteinte à l’unité nationale. Les soutiens du gouvernement de transition sur les réseaux sociaux ont qualifié le journaliste de « terroriste », tandis que ses défenseurs ont questionné la présence effective de représentants de l’État malien à Kidal.

 

La loi sur la cybercriminalité comme instrument judiciaire

 

Ce n’est pas la première fois que le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité intervient dans des affaires impliquant des journalistes au Mali. En avril 2025, ce pôle a placé sous mandat de dépôt Alfousseini Togo, directeur du Canard de la Venise, après la publication d’un article critiquant les statistiques du ministre de la Justice. En mars 2026, le même pôle judiciaire a condamné le journaliste Youssouf Sissoko à deux ans de prison ferme.

Par ailleurs, la loi malienne sur la cybercriminalité s’applique à tout contenu diffusé ou relayé via un « système d’information », une notion qui peut couvrir les plateformes numériques mais aussi les émissions télévisées accessibles en ligne. Les organisations de défense de la presse citent régulièrement ce texte comme un instrument aux contours juridiques larges, susceptible d’englober certaines formes d’expression journalistique.

 

Deux journalistes emprisonnés en moins de vingt-quatre heures

 

L’incarcération d’Abdramane Keïta survient moins de vingt-quatre heures après celle de Chahana Takiou, directeur de publication du journal « 22 Septembre », lui aussi placé sous mandat de dépôt le 8 juin 2026 par le même Pôle national de lutte contre la cybercriminalité.

La justice reproche à Chahana Takiou une « atteinte au crédit de l’État à travers l’institution judiciaire ». Lors d’un forum sur le journalisme panafricain, tenu la semaine précédente à Bamako, il avait déclaré que la justice malienne ne respectait pas les droits des médias et que les magistrats « violent la procédure ».

C’est le même pôle judiciaire qui instruit les deux dossiers. La Maison de la Presse a exprimé son « incompréhension » face à la survenance de ces deux arrestations dans un délai aussi bref.

 

La Maison de la Presse et les organisations professionnelles réagissent

 

Communiqué officiel de la Maison de la Presse du Mali et des organisations professionnelles des médias :

« La Maison de la Presse prend acte de cette décision judiciaire, exprime sa préoccupation face à la détention d’un professionnel des médias et réaffirme son attachement à la liberté de la presse, à la liberté d’expression et au droit à l’information. » — Communiqué nᵒ 009-2026, publié le 9 juin 2026.

 

La Maison de la Presse, qui regroupe plusieurs organisations professionnelles de journalistes au Mali, a indiqué « prendre acte » de la décision judiciaire tout en soulignant sa « profonde préoccupation ». Cependant, le communiqué ne conteste pas formellement les poursuites judiciaires, mais rappelle les principes fondamentaux de la liberté de la presse et du droit à l’information.

En somme, en l’espace de vingt-quatre heures, le débat public malien vient de perdre deux de ses voix régulières. Une double incarcération qui pose une question de fond : jusqu’où les journalistes maliens peuvent-ils documenter la crise sécuritaire sans basculer dans le viseur de la justice ?

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